Biais politique de l'article =
### Synthèse et concepts importants
[[Formuler une question scientifique]]
### À mettre en lien avec
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## Les étapes de la démarche

Diagram montrant les étapes de la démarche en ==sept== étapes reliées par des flèches.
## Les étapes de la démarche
## 1\. Objectifs
[2](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa2) Le premier problème qui se pose au chercheur est tout simplement celui de savoir comment bien commencer son travail. Il n’est pas facile en effet de parvenir à traduire ce qui se présente couramment comme un centre d’intérêt ou une préoccupation relativement ==vague== en un projet de recherche opérationnel. La crainte de mal entamer le travail peut amener certains à tourner en rond pendant fort longtemps, à rechercher une illusoire sécurité dans une des formes de fuite en avant abordées précédemment ou encore à renoncer purement et simplement à l’entreprise. Au cours de cette étape, nous montrerons qu’il existe une solution à ce problème du démarrage du travail.
[3](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa3) La difficulté d’entamer valablement un travail provient souvent d’un ==souci de trop bien faire== et de formuler d’emblée un projet de recherche d’une manière parfaitement satisfaisante. C’est une erreur. Une ==recherche est par définition quelque chose qui se cherche.== Elle est un cheminement vers une meilleure connaissance et doit être acceptée comme telle, avec tout ce que cela i==mplique d’hésitations, d’errements et d’incertitudes==. Beaucoup vivent cette réalité comme une angoisse paralysante; d’autres au ==contraire== la reconnaissent comme un phénomène normal et, pour tout dire, ==stimulant.==
[4](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa4) Dès lors, le chercheur doit s’obliger à choisir rapidement un ==premier fil conducteur== aussi clair que possible de sorte que son travail puisse débuter sans retard et se ==structurer avec cohérence==. Peu importe si ce point de départ semble banal et si la ==réflexio==n du chercheur ne lui paraît pas encore tout à fait mûre; peu importe si, comme c’est probable, il change de perspective en cours de route. Ce point de départ n’est que ==provisoire==, comme un camp de base que dressent des alpinistes pour préparer l’escalade d’un sommet et qu’ils abandonneront pour d’autres camps plus avancés jusqu’au début de l’assaut final. Reste à savoir comment doit se présenter ce premier fil conducteur et à quels critères il doit répondre pour remplir au mieux sa fonction. Tel est l’objet de cette première étape.
## 2\. Une bonne manière de s’y prendre
[5](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa5) Pour plusieurs raisons qui apparaîtront progressivement, nous suggérons d’adopter une formule qui, à l’expérience, apparaît d’une très grande efficacité. Elle consiste à s’efforcer d’==énoncer son projet de recherche== sous la forme d’une ==question de départ== par laquelle le chercheur tente d’exprimer le plus exactement possible ce qu’il cherche à savoir, à élucider, à mieux comprendre. Pour remplir correctement sa fonction, cet exercice demande bien entendu à être effectué selon certaines règles qui seront précisées et illustrées plus loin.
[6](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa6) Sans doute certains éprouveront-ils d’emblée des réticences à l’égard d’une telle proposition. Nous les invitons à réserver leur jugement jusqu’au moment où ils auront bien saisi la nature et la portée exactes de l’exercice.
[7](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa7) Tout d’abord, il n’est pas inutile de signaler que les auteurs les plus réputés n’hésitent pas à ==énoncer leurs projets de recherche sous forme de questions simples et claires==, même si ces questions sont en réalité sous-tendues par une réflexion théorique très consistante. En voici trois exemples bien connus des sociologues:
- « L’inégalité des chances devant l’enseignement a-t-elle tendance à décroître dans les sociétés industrielles? » Telle est la question posée par Raymond Boudon au départ d’une recherche dont les résultats ont été publiés sous le titre *L’Inégalité des chances: la mobilité sociale dans les sociétés industrielles* (Paris, Armand Colin, 1973). À cette première question centrale, Raymond Boudon en a ajouté une autre portant sur « l’incidence des inégalités devant l’enseignement sur la mobilité sociale ». Mais la première question citée constitue bien l’interrogation de départ de son travail et ce qui lui a servi de premier axe central.
- « La lutte étudiante (en France) n’est-elle qu’une agitation où se manifeste la crise de l’Université ou porte-t-elle en elle un mouvement social capable de lutter au nom d’objectifs généraux contre une domination sociale? »
Telle est la question de départ posée par Alain Touraine dans la première recherche où il met en œuvre sa méthode d’intervention sociologique et dont les comptes rendus et les analyses ont été publiés sous le titre *Lutte étudiante* (avec F. Dubet, Z. Hegedus et M. Wieviorka, Paris, Seuil, 1978).
- « Qu’est-ce qui prédispose certains à fréquenter les musées? Contrairement à la grande majorité de ceux qui ne les fréquentent pas?» Telle est, reconstituée à partir des termes mêmes des auteurs, la question de départ de la recherche effectuée par Pierre Bourdieu et Alain Darbel sur le public des musées d’art européens et dont les résultats ont été publiés sous le titre *L’Amour de l’art* (Paris, éditions de Minuit, 1969).
[8](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa8) Si ==les ténors de la recherche sociale s’imposent l’effort de ==précise==r leur projet de manière consciencieuse==, il faut admettre que le chercheur débutant ou moyen, amateur ou professionnel, occasionnel ou régulier, ne peut se permettre l’économie de cet exercice, même si ses prétentions théoriques sont beaucoup plus modestes et son champ d’investigation plus restreint.
## 3\. Les critères d’une bonne question de départ
[9](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa9) Traduire un ==projet de recherche sous la forme d’une question de départ n’est utile que si cette== ==question est correctement formulée==. Cela n’est pas forcément facile car une bonne question de départ doit remplir plusieurs conditions. Plutôt que de présenter d’emblée ces conditions de manière abstraite, il est préférable de partir d==’exemples concrets==. Nous procéderons donc à l’examen critique d’une série de questions de départ insatisfaisantes, mais de forme courante. Cet examen nous permettra de réfléchir aux critères d’une bonne question et à leur signification profonde. Chaque énoncé de question sera suivi d’un commentaire critique, mais il serait préférable de discuter ces questions par vous-mêmes, si possible en groupe, avant de lire plus ou moins passivement nos propres commentaires.
[10](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa10) Si les exemples de questions présentés vous semblent très, voire trop clairs, et si les recommandations proposées vous paraissent évidentes et élémentaires, ne vous dispensez pas pour autant de prendre cette première étape au sérieux. Ce qui peut être facile lorsque un critère est présenté isolément le sera beaucoup moins lorsqu’il s’agira de respecter l’ensemble de ces critères pour une seule question de départ: la vôtre. Ajoutons que ces exemples ne sont pas de pures inventions de notre part. Nous les avons tous entendus, parfois sous des formes légèrement différentes, dans la bouche d’étudiants. Si, sur des centaines de ==questions insatisfaisantes== à partir desquelles nous avons travaillé avec eux, nous n’en avons finalement retenu ici que sept, c’est parce qu’elles sont très r==eprésentatives des défauts courant==s et parce que, ensemble, elles couvrent bien les ==objectifs poursuivis==.
[11](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa11) Progressivement, nous verrons combien ce travail, loin d’être strictement technique et formel, oblige le chercheur à une ==clarification souvent bien utile de ses propres intentions et perspectives spontanées.== En ce sens, la question de départ constitue normalement un premier moyen de mise en œuvre d’une des dimensions essentielles de la démarche scientifique: ==la rupture avec les préjugés et les prénotions==.
[12](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa12) L’ensemble des qualités attendues peut se résumer en quelques mots: une bonne question de départ doit pouvoir être ==traitée==. Cela signifie que l’on ==doit pouvoir travailler efficacement à partir d’elle== et qu’il doit donc être possible, en particulier, d’y apporter des é==léments de réponse==. Ces qualités demandent à être détaillées. À cet effet, procédons à l’examen critique de sept exemples de questions.
## 3.1. Les qualités de clarté
[13](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa13) Les qualités de clarté concernent essentiellement la ==précision== et la ==concision== de la formulation de la question de départ.
## Question 1
[14](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa14) Dans quelle mesure le souci de maintenir l’emploi dans le secteur de la construction explique-t-il la décision d’entreprendre de grands projets de travaux publics destinés non seulement à soutenir ce secteur mais aussi à diminuer les risques de conflits sociaux?
## Commentaire
[15](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa15) Cette question est ==embrouillée== et relativement ==longue==. Elle comporte des ==suppositions== et ==se dédouble== sur la fin, de sorte qu’il est difficile de percevoir exactement ce que l’on cherche à comprendre en priorité. Il est préférable de formuler la question de départ d’une ==manière univoque et concise== afin qu’elle puisse être comprise sans difficulté et ==aider son auteur à percevoir clairement l’objectif qu’il poursuit.==
## Question 2
[16](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa16) Quel est l’impact des changements apportés à l’aménagement de l’espace urbain sur ==la vie des habitants==?
## Commentaire
[17](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa17) Cette question est beaucoup trop vague. À quels types de changements pense-t-on? Qu’entend-on par « la vie des habitants »? S’agit-il de leur vie professionnelle, familiale, sociale, culturelle? Fait-on allusion à leurs conditions de déplacement? À leurs dispositions psychologiques? On pourrait aisément allonger la liste des interprétations possibles de cette question trop floue qui informe très peu sur les intentions précises de son auteur, pour autant qu’elles le soient.
[18](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa18) Il conviendra donc de formuler une ====question précise==== dont le sens ne prête pas à confusion. Il sera souvent indispensable de ==définir clairement les termes de la question de départ==, mais il faut d’abord s’efforcer d’être aussi limpide que possible dans la formulation de la question elle-même.
[19](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa19) Il existe un moyen fort simple pour s’assurer qu’une question est bien précise. Il consiste à la f==ormuler devant un petit groupe de personnes== en se gardant bien de la commenter ou d’en exposer le sens. Chaque personne du groupe est ensuite invitée à expliquer la manière dont elle a compris la question. La question est précise si les interprétations convergent et correspondent à l’intention de son auteur.
[20](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa20) En procédant à ce petit test à propos de plusieurs questions différentes, vous observerez très vite qu’une question peut être précise et comprise de la même manière par chacun sans être pour autant limitée à un problème insignifiant ou très marginal. Considérons la question suivante: « Quelles sont les causes de la diminution des emplois dans l’industrie wallonne au cours des années quatre-vingt? » Cette question est précise en ce sens que chacun la comprendra de la même manière, mais elle couvre néanmoins un ==champ d’analyse très vaste== (ce qui, comme nous le verrons plus loin, posera d’autres problèmes).
[21](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa21) Une question précise n’est donc pas le contraire d’une question large ou très ouverte, mais bien d’une ==question vague ou floue==. Elle n’enferme pas d’emblée le travail dans une perspective restrictive et dépourvue de possibilités de généralisation. Elle permet simplement de savoir où l’on va et de le communiquer aux autres.
[22](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa22) Bref, pour pouvoir être traitée, une bonne question de départ sera précise.
## Question 3
[23](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa23) Quelles sont les causes du sous-développement?
## Commentaire
[24](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa24) Cette question est ==beaucoup trop large== et on peut craindre que le chercheur débutant ne puisse y répondre que par des ==généralités==. Ce qu’on appelle le sous-développement recouvre une très grande diversité de réalités et de processus, de sorte que les contributions scientifiques les plus utiles à son sujet portent le plus souvent soit sur des ==situations précises== (par exemple un ensemble de villages confrontés à des conditions particulières dans un pays du tiers-monde), soit sur des ==mécanismes particuliers== (par exemple certains aspects des processus d’endettement qui comportent des dimensions sociales et/ou techniques). En revanche, les ==dissertations générales ne présentent guère d’intérêt==. Ce n’est qu’après avoir rassemblé les résultats d’un grand nombre de travaux spécialisés que certains ==chercheurs armés d’une longue expérience de recherche parviennent à élaborer des synthèses sur le sous-développement en général== et même, plus souvent, sur certains de ses aspects seulement qui présentent un réel intérêt scientifique. Le chercheur débutant a intérêt à prendre connaissance de tels travaux avant de se lancer éventuellement lui-même dans une recherche aux ambitions nettement plus modestes.
## 3.2. La qualité de faisabilité
[25](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa25) La faisabilité porte essentiellement sur le caractère ==réaliste== ou non du travail que la question laisse entrevoir==. Le chercheur aura-t-il effectivement la capacité de faire tout ce qui sera nécessaire pour mener à bien sa recherche?==
## Question 4
[26](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa26) Les chefs d’entreprise des différents pays de l’Union européenne se font-ils une idée identique de la concurrence économique de l’Amérique du Nord et de l’Asie?
## Commentaire
[27](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa27) Si vous pouvez consacrer au moins ==deux années complètes à cette recherche==, si vous disposez d’un budget de ==plusieurs centaines de milliers d’euros==, d’un ==bon réseau de collègues== dans les autres pays européens disposés à collaborer et d’une ==équipe de collaborateurs compétents, efficaces et polyglottes==, vous avez sans doute une chance de mener ce genre de projet à bien et ==d’aboutir à des résultats suffisamment détaillés pour être de quelque utilité.== Sinon, il est préférable de restreindre vos ambitions.
[28](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa28) Les conditions de faisabilité sont de divers ordres qui doivent être tous pris en considération par le chercheur: ses ==connaissances de base sur la questio==n, ses ==compétences techniques==, la ==possibilité de récolter le matériau indispensable== (ici sans doute une enquête par questionnaire ou des interviews de chefs d’entreprise) et d’effectuer les ==démarches préalables==, la ==capacité de convaincre les personnes clés d’apporter leur concours== et ==d’organiser éventuellement des réunions préparatoires==, la capacité de ==trouver les documents utiles==, le ==budget nécessaire== (notamment en frais de déplacement), les ==moyens logistiques== (comme un support informatique pour le traitement des données), mais aussi, dans certains cas, la capacité de ==dépasser des obstacles psychologique==s ou ==éthiques== pouvant survenir au cours du travail de terrain.
[29](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa29) Le chercheur doit s’assurer de ces conditions dès la formulation de la question de départ, sous peine d’être vite dépassé par ses ambitions. En effet, l==es chercheurs débutants==, mais aussi parfois professionnels, ==sous-estiment souvent les contraintes concrètes qu’impliquent leurs projets de recherche==. Les conséquences en sont, outre le ==découragement possible==, qu’une ==bonne partie des informations nécessaires ne sont pas récoltées,== que les ==informations recueillies sont sous-exploitée==s et que la recherche se termine par un sprint angoissant au cours duquel on s==’expose aux erreurs et aux négligences.==
[30](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa30) Bref, pour pouvoir être traitée, une question de départ doit être réaliste, c’est-à-dire en rapport avec les ressources personnelles, matérielles et techniques dont on peut d’emblée penser qu’elles seront nécessaires et sur lesquelles on peut raisonnablement compter.
## 3.3. Les ==qualités de pertinence==
[31](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa31) Les qualités de pertinence concernent le ==registre== (descriptif, explicatif, normatif, prédictif…) dont relève la question de départ.
[32](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa32) Procédons ici aussi à l’examen critique d’exemples de questions comparables à celles que l’on retrouve souvent au départ de travaux d’étudiants.
## Question 5
[33](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa33) À quoi les jeunes de la région de Bordeaux consacrent-ils leurs loisirs?
## Commentaire
[34](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa34) Au premier abord, on peut craindre qu’une telle question n’attende qu’une ==réponse purement descriptive== qui aurait pour seul objectif de faire état des données d’une situation. Un danger supplémentaire est d’en rester à du « vécu » anecdotique, sans parvenir à saisir les ==processus sociaux qui soustendent les modes de vie et comportements décrits.==
[35](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa35) Il ne faudrait toutefois ==pas dresser une frontière trop nette entre la description des phénomènes sociaux et leur explicatio==n (voir à ce sujet J.-P. Olivier de Sardan, *La Rigueur du qualitatif*, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2008). En effet, d==e nombreuses questions qui se présentent, au premier regard, comme descriptives n’impliquent pas moins une visée de compréhension des phénomènes sociaux étudiés.== Décrire les relations de pouvoir dans une organisation, ou des situations socialement problématiques en montrant en quoi elles sont précisément « problématiques », ou l’évolution des conditions de vie d’une partie de la population, ou les modes d’occupation d’un espace public et les activités qui s’y déroulent… implique une réflexion sur ce qu’il est essentiel de mettre en évidence, une sélection des informations à récolter, un ==classement de ces informations== en vue de dégager des lignes de force et des enseignements pertinents.
[36](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa36) En dépit des apparences, il s’agit donc d’autre chose que d’une « simple description », soit, pour le moins, d’une ==« description construite »== qui trouve parfaitement sa place dans la recherche en sciences sociales et qui nécessite la ==conception et la mise en œuvre d’un véritable dispositif conceptuel et méthodologique==. Une « description » ainsi conçue peut constituer une excellente recherche et une bonne manière de s’y engager. Beaucoup de recherches connues se présentent d’ailleurs, d’une certaine manière, comme des ==descriptions construites à partir de critères qui rompent avec les catégories de pensée généralement admises et qui conduisent par là à reconsidérer les phénomènes étudiés sous un regard neuf.== *La Distinction, critique sociale du jugement* de Pierre Bourdieu (Paris, éditions de Minuit, 1979) en est un bon exemple: la description des pratiques et dispositions culturelles y est menée à partir du point de vue de l’habitus et d’un système d’écarts entre les différentes classes sociales.
[37](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa37) Mais on est alors au plus loin d’une simple intention de rassemblement non critique de données et d’informations existantes ou que l’on produit soi-même. Il est souhaitable que cette intention de dépasser ce stade transparaisse dans la question de départ.
[38](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa38) Bref, une ==bonne question de départ visera à mieux comprendre les phénomènes étudiés et pas seulement à les décrire.==
[39](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa39) Sans entrer dans des développements inutilement complexes à ce stade, nous entendons ici par « comprendre des phénomènes »: « r==econstituer, dans l’espace de la pensée, les processus réels par lesquels les phénomènes adviennent== » (Ladrière J., « La causalité dans les sciences de la nature et dans les sciences humaines », in Frank (dir.), *Faut-il chercher aux causes une raison? L’explication causale dans les sciences humaines*, Paris, Institut interdisciplinaire d’études épistémologiques, 1994, p. 248-274). Les bonnes questions de départ peuvent appeler des réponses en termes, par exemple, de processus d’interaction, de stratégies, d’action collective, de modes d’organisation, de conflits sociaux, de relations de pouvoir, d’invention, de diffusion ou d’intégration culturelle, pour ne citer que quelques exemples classiques parmi beaucoup d’autres qui relèvent de l’analyse en sciences sociales et sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir.
## Question 6
[40](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa40) Quels changements affecteront l’organisation de l’enseignement d’ici une vingtaine d’années?
## Commentaire
[41](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa41) L’auteur d’une telle question a en fait pour projet de procéder à un ensemble de ==prévisions sur l’évolution d’un secteur de la vie sociale==. Ce faisant, il se nourrit des plus ==naïves illusions sur la portée d’un travail de recherche en sciences sociales==. Un astronome peut prévoir longtemps à l’avance le passage d’une comète à proximité du système solaire parce que sa trajectoire répond à des lois stables auxquelles elle n’a pas la capacité de se soustraire par elle-même. ==Il n’en va pas de même en ce qui concerne les activités humaines, dont les orientations ne peuvent jamais être prévues de manière certaine.==
[42](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa42) Sans doute pouvons-nous affirmer sans grand risque de nous tromper que les nouvelles technologies occuperont une place croissante dans l’organisation des écoles et le contenu des programmes, mais ==nous sommes incapables d’émettre des prévisions sûres au-delà de pareilles banalités.==
[43](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa43) Certains savants, particulièrement clairvoyants et informés, parviennent à anticiper les événements et à présager le sens probable de transformations prochaines mieux que ne le ferait le commun des mortels. Mais ces pressentiments portent très rarement sur des événements précis et ne sont jamais conçus que comme des éventualités. Ils se fondent sur leur connaissance approfondie de la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui et non sur des pronostics hasardeux.
[44](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa44) Cela signifie-t-il que la recherche en sciences sociales n’ait rien à dire qui intéresse l’avenir? Certainement pas, mais ce qu’elle a à dire relève d’un autre registre que celui de la prévision. En effet, tout d’abord, une recherche bien menée permet de saisir les contraintes et les logiques qui déterminent une situation ou un problème, elle permet de discerner la marge de manœuvre des acteurs sociaux et met au jour les enjeux de leurs décisions et de leurs rapports sociaux. Ensuite, un ==bon chercheu==r qui s’intéresse à la problématique du changement social (ou politique ou culturel) t==entera de discerner, dans ce qui est déjà là, la réalité en train d’advenir,== la réalité en germes en quelque sorte, comme des formes émergentes d’action collective (par exemple à travers le fonctionnement et l’évolution des réseaux sociaux) ainsi que ==les nouveaux thèmes et enjeux qui apparaissent dans les débats de société==. Enfin, un chercheur qui adopte une perspective historique pourra mettre le présent en regard du passé et ==tenter de saisir des évolutions, mais aussi des ruptures dans les processus en cours.== Bref, de plusieurs façons, la recherche en sciences sociales interpelle directement l’avenir et acquiert une dimension prospective, ==mais il ne s’agit pas de prévision au sens strict du terme==. En dehors de telles perspectives, des prévisions faites à la légère risquent fort de n’avoir que très peu d’intérêt et de consistance. Elles laissent leurs auteurs désarmés face à des interlocuteurs qui, pour leur part, ne rêvent pas, mais connaissent leurs dossiers.
[45](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa45) Bref, une bonne question de départ n’étudiera pas le changement sans s’appuyer sur l’examen de ce qui existe. Elle ne vise pas à prévoir l’avenir mais peut contribuer à comprendre la réalité en train d’advenir, à délimiter un champ de possibilités, à saisir des évolutions ou des ruptures historiques.
## Question 7
[46](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa46) Les récentes réglementations fiscales décidées par le gouvernement sontelles socialement justes?
## Commentaire
[47](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa47) Qu’entend-on par ==« socialement juste »==? La réponse sera radicalement différente selon que l’on considère que la justice consiste à faire payer par chacun une quote-part égale à celle des autres, quels que soient ses revenus (comme c’est le cas pour les impôts indirects sur les produits de consommation), une quote-part proportionnelle à ses revenus, ou une quote-part proportionnellement plus importante au fur et à mesure de l’accroissement de ses revenus (c’est l’imposition progressive, généralement en application pour les impôts directs). Cette dernière formule, considérée comme juste par certains car elle contribue à atténuer les inégalités, sera jugée injuste par d’autres qui estimeront que, de cette manière, le fisc leur extorque bien plus qu’aux autres le fruit de leur travail, de leur habileté ou des risques qu’ils ont osé prendre.
[48](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa48) Le projet de qui souhaite étudier une telle question est ==essentiellement critique==. S’il est mal posé du point de vue des sciences sociales, il est légitime dans la mesure où les sciences sociales ne visent pas à produire des connaissances pour elles-mêmes, dans une perspective purement spéculative, mais à produire des connaissances permettant d’améliorer les choses pour chaque individu et pour la collectivité. ==Il est légitime dans la mesure où les recherches en sciences sociales sont indissociables de préoccupations éthiques et politiques== (comme contribuer à résoudre des problèmes sociaux, instaurer plus de justice et moins d’inégalités, lutter contre la marginalité ou contre la violence, accroître la motivation du personnel d’une entreprise, aider à concevoir un plan de rénovation urbaine…). Loin de devoir être évité, ce souci de pertinence pratique dans une visée éthique doit être encouragé sous peine de produire des recherches dépourvues de sens et qui ne constitueraient que des « exercices de style » plus ou moins brillants.
[49](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa49) Mais encore faut-il prendre ces préoccupations éthiques et politiques en compte de manière adéquate. En effet, le projet est mal posé dans la mesure où il n’est possible de répondre à la question qu’en référence à des critères normatifs à la fois relatifs, posés *a priori* et, le plus souvent, ==implicites==. Il est à craindre alors que ==la « recherche » n’en soit plus véritablement une, mais tourne à la== ==démonstration== où seront surtout retenus et mis en avant les arguments à charge ou à décharge selon ces critères.
[50](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa50) Comment conjuguer ces préoccupations morales ou politiques légitimes et même nécessaires, d’une part, et les exigences d’un travail rigoureux en sciences sociales, d’autre part? Sans entrer ici dans une discussion sur les liens complexes entre les dimensions scientifiques et morales de la recherche en sciences sociales, on se limitera à deux recommandations de base.
[51](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa51) ==La première est de formuler la question de telle manière que la rigueur du travail ne soit pas d’emblée compromise==. Le chercheur doit construire son dispositif de recherche de telle sorte que celle-ci ne soit pas une démonstration dont la réponse à la question qu’il se pose est connue d’avance. I==l doit concevoir et construire ce dispositif comme une investigation susceptible de produire des enseignements qui ne confirmeraient pas ses idées préconçues== et, surtout, qui le contraigne à considérer ==ces enseignements avec au moins autant d’attention que ceux qui confirmeraient ses idées préconçues==. Dans des étapes ultérieures de la démarche nous reviendrons sur ce point, notamment sur l’exigence de falsifiabilité de l’hypothèse et sur l’ouverture à la surprise. ==La question de départ constitue la première étape de ce dispositif et doit donc être formulée de telle sorte qu’elle n’incite pas à analyser les phénomènes sociaux en fonction des résultats souhaités==. Pour dire les choses autrement, une bonne question de départ sera donc une question « ouverte », ce qui signifie qu’ *a priori* plusieurs réponses différentes doivent pouvoir être envisagées.
[52](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa52) La seconde recommandation est de bien ==expliciter les critères à partir desquels une évaluation à caractère normatif peut être effectuée==, au cours ou au terme du travail. Par exemple, les résultats d’une analyse sociologique des effets concrets de programmes mis en œuvre par des autorités municipales en vue de réduire l’insécurité peuvent être confrontés aux objectifs déclarés de ces mesures, en vue de vérifier si les effets concrets correspondent ou non aux promesses de départ. D’une manière générale, confronter les actes et leurs effets aux discours de ceux qui les engagent est une façon de les évaluer à partir de critères non subjectifs.
[53](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa53) Toutefois, pour ce qui concerne les sciences sociales, le rapport entre la dimension scientifique et la dimension morale (au sens large du terme: engagement moral et politique du chercheur) est plus complexe et, dans une certaine mesure, spécifique. De nombreux grands auteurs montrent ici encore l’exemple. Un seul suffira. Lorsque Erving Goffman (*Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux*, Paris, Minuit, 1968) étudie la vie dans les hôpitaux psychiatriques et montre que les comportements des malades mentaux sont, pour une large part, des modes d’adaptation à la structure et au fonctionnement de ce qu’il appelle les institutions totales, il en montre en même temps la dimension tragique et profondément humaine. En incluant dans son analyse les actions des médecins et des infirmiers qui soignent et contrôlent les malades, le choix de Goffman est d’abord scientifique car il estime impossible de comprendre les conduites des reclus sans comprendre celles du personnel d’encadrement. ==Mais un tel choix a d’importantes implications morales, notamment parce que, ce faisant, Goffman transgresse ce qu’on appelle la hiérarchie de crédibilité selon laquelle on accorde un crédit supérieur aux personnes en position de pouvoir== (par exemple un ministre de la Justice ou un médecin) par rapport aux personnes qui sont soumises à ce pouvoir (par exemple les détenus ou les patients). Pour autant, Goffman se dispense bien de faire de grandes déclarations moralisatrices: la dimension éthique et politique de son travail réside dans ses options théoriques et méthodologiques, autant que, et sans doute surtout, dans la qualité de son travail de terrain qui rend compte avec justesse de la vie concrète des personnes recluses. ==Une recherche en sciences sociales qui comporte un travail empirique== (c’est-à-dire un travail d’observation, d’entretien, de récolte de données…) ==à la fois fin, consistant et honnête possède, en lui-même, une dimension morale forte car il rend compte de la riche complexité de la vie réelle et de la manière dont les personnes étudiées conduisent leur propre existence et font face aux épreuves==. C’est une particularité et une richesse des sciences sociales, qui sont des disciplines de l’enquête, et pas seulement spéculatives.
[54](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa54) ==De plus, une recherche menée avec rigueur et dont la problématique est construite avec inventivité== (voir étape 4) met au jour les enjeux éthiques et normatifs des phénomènes étudiés, de manière analogue aux travaux des biologistes qui peuvent révéler des enjeux écologiques. Enfin, comme Marx *(L’Idéologie allemande)*, Durkheim *(Les Formes élémentaires de la vie religieuse)* ou Weber *(L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme)* notamment l’ont bien montré, les systèmes de valeurs font partie des objets privilégiés des sciences sociales car la vie collective est incompréhensible en dehors d’eux.
## Quelques exemples de bonnes questions de recherche
[55](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa55) Dans le présent ouvrage, les étapes successives de la recherche en sciences sociales seront illustrées par de nombreux exemples repris de recherches concrètes. Ce sont quelques-unes des questions de départ de ces recherches que nous reprendrons ici, sans les expliquer ou les commenter, car elles seront développées plus loin.
- Comment les individus qui fréquentent régulièrement les réseaux sociaux sur Internet s’y mettent-ils en scène?
- Quelles sont les attentes des citoyens à l’égard de la Justice?
- Qu’est-ce qui, dans une relation sexuelle, amène les partenaires à prendre ou non des risques de contamination par le virus du sida?
- Comment expliquer que le taux de suicide est plus élevé dans certaines sociétés que dans d’autres?
- Quelle est la signification que donnent au Mouvement blanc celles et ceux qui y ont participé? (Il s’agit d’un mouvement de masse de citoyens consécutif à l’affaire Dutroux en Belgique.)
- Quels sont les rapports de pouvoir entre les professionnels (notamment de la Justice et de la médecine psychiatrique) qui interviennent dans le traitement judiciaire de justiciables souffrant de troubles mentaux?
## Conclusion
[56](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa56) Si l’objectif de cette première étape de formulation de la question de départ est d’abord de permettre au chercheur de démarrer et de disposer d’un premier fil conducteur, cet exercice est aussi, pour lui, l==’occasion de clarifier et de préciser ses attentes et son projet.== Celui qui décide de consacrer une part importante de son temps à l’étude d’un sujet particulier, dans le cadre de ses études, de son travail de fin d’études voire d’une thèse de doctorat, ne choisit p==as ce sujet au hasard==; ==pour lui ce sujet doit être important et valoir la peine d’être étudié pour des raisons qui dépassent des considérations purement scolaires ou académiques==. Il peut s’agir de ==raisons personnelles liées à une expérience de vie passée==, à une p==assion pour une cause ou pour un phénomène particulier==, voire à un ==projet de vie==. Il peut également s’agir de raisons liées à un engagement dans un projet collectif à caractère social, culturel ou politique, ou encore à une opportunité qu’il serait dommage de manquer. ==Tout cela est parfaitement légitime et même heureux, à condition que le chercheur soit au clair avec lui-même.== Plutôt que de se draper dans une ==illusoire neutralité==, le chercheur en sciences sociales doit être capable d’expliciter de manière réflexive les dimensions morales et politiques de son travail, souvent tues et, le cas échéant, de changer d’orientation s’il s’avère que ses raisons pour aborder tel ou tel sujet n’en sont pas de bonnes, qu’elles sont de nature à l’aveugler ou à compromettre son impartialité. L’effort pour éviter les formulations tendancieuses de la question de départ et les discussions qu’on peuvent avoir à ce sujet peuvent efficacement contribuer à prendre du recul à l’égard des idées préconçues ou des mauvaises raisons.
[57](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa57) Nous pourrions encore discuter de nombreux autres cas de figure et mettre d’autres défauts et qualités en évidence. Ce qui a été dit jusqu’ici suffit largement pour faire clairement percevoir les trois niveaux d’exigence qu’une bonne question de départ doit respecter de manière à servir de premier fil conducteur à un travail qui relève de la recherche en sciences sociales: *primo* des exigences de clarté, *secundo* des exigences de faisabilité et *tertio* des exigences de pertinence.
## Résumé de la 1re étape
**La question de départ**
La meilleure manière d’entamer un travail de recherche en sciences sociales consiste à s’efforcer d’énoncer le projet sous la forme d’une question de départ. Par cette question, le chercheur tente d’exprimer le plus exactement possible ce qu’il cherche à savoir, à élucider, à mieux comprendre. La question de départ servira de premier fil conducteur à la recherche.
Pour remplir correctement sa fonction, la question de départ doit présenter des qualités de clarté, de faisabilité et de pertinence:
- ==Les qualités de clarté: concise et univoque, précise, d’ampleur raisonnabl==e.
- ==La qualité de faisabilité: réaliste.==
- ==Les qualités de pertinence: vraie question, aborder l’étude de ce qui existe, fonder l’étude du changement sur celle de ce qui existe, avoir une intention de compréhension des phénomènes étudiés.==
Outre qu’elle doit permettre au chercheur de démarrer son travail en lui procurant un premier fil conducteur, le travail de formulation de la question de départ doit être pour lui l’occasion de clarifier ses propres attentes et intentions, et de les évaluer de manière réflexive et autocritique.
## Travail d’application n° 1
**Formulation d’une question de départ**
Si vous entamez un travail de recherche sociale, seul ou en groupe, ou si vous envisagez de l’engager sous peu, vous pouvez considérer cet exercice comme la première étape de ce travail. Dans le cas où votre étude serait déjà engagée, cet exercice peut néanmoins vous aider à mieux centrer vos préoccupations.
Pour celui qui entame une recherche, bâcler cette étape serait très imprudent. Consacrez-y une heure, une journée ou une semaine de travail. Réalisez cet exercice seul ou en groupe, avec l’aide critique de collègues, d’amis, d’enseignants ou de formateurs. Retravaillez votre question de départ jusqu’à obtenir une formulation satisfaisante et correcte. Effectuez cet exercice avec tout le soin qu’il mérite. Expédier rapidement cette étape du travail serait votre première et plus coûteuse erreur car aucun travail ne peut aboutir si l’on est incapable de décider clairement au départ ce que l’on souhaite mieux connaître, fût-ce provisoirement.
Le résultat de ce précieux exercice n’occupera que deux à trois lignes sur une feuille de papier, mais il constituera le véritable point de départ de votre travail.
Pour mener ce travail à bien, vous pouvez procéder comme suit:
- formulez un projet de question de départ;
- testez cette question de départ auprès de votre entourage, de manière à vous assurer qu’elle soit claire et précise, et donc comprise de la même manière par tout le monde;
- vérifiez si elle possède également les autres qualités rappelées ci-dessus;
- reformulez-la le cas échéant et recommencez l’ensemble de la démarche.
## 4\. Et si vous avez encore des réticences…
[58](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa59) Peut-être avez-vous encore des réticences. Nous connaissons les plus courantes.
- « Mon projet n’est pas suffisamment au point pour procéder à cet exercice. »
[59](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa60) Dans ce cas, il vous conviendra parfaitement car il a précisément pour but de vous aider – et de vous obliger – à le préciser.
- « La problématique n’en est qu’à ses balbutiements. Je ne pourrais formuler qu’une question assez banale. »
[60](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa61) Aucune importance car cette question n’est pas définitive. D’autre part, que voulez-vous « problématiser » si vous êtes incapable de formuler clairement votre objectif de départ? Cet exercice vous aidera au contraire à mieux organiser vos réflexions qui s’éparpillent pour l’instant dans trop de directions différentes.
- « Une formulation aussi laconique de mon projet de travail ne peut constituer qu’une grossière réduction de mes interrogations et de mes réflexions théoriques. »
[61](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa62) Sans doute, mais vos réflexions ne seront pas perdues pour autant. Elles resurgiront plus tard et seront exploitées plus vite que vous ne le pensez. Ce qu’il vous faut maintenant, c’est une première clef qui permette de canaliser votre travail et de ne pas disperser vos précieuses réflexions.
- « Il n’y a pas qu’une seule chose qui m’intéresse. Je souhaite aborder plusieurs facettes de mon objet d’étude. »
[62](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa63) Si telle est votre intention, elle est respectable, mais vous en êtes déjà à penser « problématique ». Vous avez éludé la question de départ.
[63](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa64) L’exercice qui consiste à essayer de préciser ce qui pourrait constituer la question centrale de votre travail vous fera le plus grand bien. Car toute recherche cohérente en possède une qui lui assure son unité.
[64](https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/article/?tab=texte-integral#pa65) Si nous insistons sur la question de départ, c’est parce qu’on l’élude trop souvent, soit parce que celle-ci paraît évidente (implicitement!) au chercheur, soit parce qu’il pense que c’est en avançant qu’il y verra plus clair. C’est une erreur. En faisant office de premier fil conducteur, ==la question de départ doit l’aider à progresser dans ses lectures et ses entretiens exploratoires==. Plus ce « guide » sera précis, mieux le chercheur progressera. ==En outre, c’est en « façonnant » sa question de départ que le chercheur entame le processus de rupture.== Enfin, il existe une dernière raison décisive pour effectuer soigneusement cet exercice: les hypothèses de travail, qui constituent les axes centraux d’une recherche, se présentent comme des propositions de réponse à la question de départ.
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Date de mise en ligne: 15/07/2022
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